Apparaissant à intervalles réguliers dans YFile, « Ouvre ton esprit » est une série d’articles qui offrent un aperçu des différentes façons dont les professeurs, les chercheurs et les étudiants des cycles supérieurs de l’Université York se font les champions de nouvelles façons de penser dans leur recherche et leur enseignement. Leur approche, fondée sur un désir de viser l’inattendu, trace une voie nouvelle pour les générations à venir.

Aujourd’hui, les feux sont sur Igor Djordjevic, professeur et chercheur au Département d’anglais de Glendon.

La recherche de M. Djordjevic porte sur l’écriture dramatique et non dramatique de la Renaissance, avec un intérêt pour l’histoire de la lecture et les relations entre la mémoire culturelle anglaise et l’écriture historique. Il est l’auteur de deux livres, ainsi que de plusieurs articles sur le sujet.

Igor Djordjevic

Q. Décrivez s’il vous plaît votre recherche actuelle.

R. Ma recherche se situe dans le domaine de l’écriture historique du début de la période moderne, c’est-à-dire de la Renaissance. J’étudie la façon dont les Anglaises et les Anglais de la Renaissance écrivaient et, plus important encore, la façon dont ils lisaient l’histoire de leur propre nation, ainsi que celle d’autres nations. Je m’intéresse aussi aux fins qu’ils poursuivaient lorsqu’ils réinterprétaient ces narrations historiques. En bref, il s’agit de ce qu’on peut appeler une histoire de la lecture.

Q. Qu’est-ce qui vous a inspiré à poursuivre cette voie de recherche? Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour cette ligne d’enquête?

R. Mon intérêt pour ce domaine particulier a été éveillé, il y a plusieurs années, à la lecture des pièces historiques de Shakespeare portant sur le turbulent 15e siècle en Angleterre – des événements que nous appelons aujourd’hui la guerre de Cent Ans contre la France et la guerre des Deux-Roses. J’avais remarqué que Shakespeare semblait « ne pas connaître » son histoire, à tout le moins dans la mesure où sa façon d’aborder les événements et les gens ne correspondait pas à ce que j’avais appris en histoire médiévale. Finalement, cette question est devenue le sujet de ma thèse de doctorat, dans laquelle j’ai étudié les Chroniques d’Angleterre, Écosse et Irlande de Raphaël Holinshed, la principale source historiographique de la compréhension que se faisait Shakespeare (ainsi que de nombreux autres écrivains anglais de la Renaissance) de son histoire et de son identité nationale. Cette thèse a pris avec le temps en ampleur et elle est devenue mon premier livre, Holinshed’s Nation.

Q. Comment décririez-vous l’importance de votre recherche en termes simples?

R. Bien que je ne veuille pas me flatter d’avoir nécessairement accompli quoi que ce soit qui aurait pu secouer le monde universitaire, je pense que mon argument en faveur d’un retour à la lecture de chroniques de la Renaissance avec un « œil littéraire» a permis à la communauté de chercheurs littéraires comme moi-même d’apprécier les nuances rhétoriques de ces textes et l’art considérable qui est entré dans leur composition. Autrement dit, dans mon propre travail, j’aborde ces œuvres historiques comme de la « littérature » de la même façon que leurs auteurs et les lecteurs de l’époque les comprenaient. Je ne me suis pas embourbé dans les problèmes résultant d’une perspective qui aurait pu les considérer comme des sources historiques « défectueuses » ou « inexactes » (voire carrément « fausses »). Dans la compréhension qu’on se faisait des fins de l’écriture à la Renaissance, même lorsqu’elle avait la prétention d’être « historique », non seulement tolérait-on une bonne dose d’invention dans les récits, mais on prisait cette façon de faire, dans la mesure où ces « fictions poétiques » avaient tendance à élucider de plus grandes vérités lors même que les détails exacts pouvaient demeurer inconnus à l’auteur ou être perdu dans la nuit des temps.

Q. Comment abordez-vous ce domaine d’une manière différente, inattendue ou inhabituelle?

R. La « différence » dans mon approche, je crois, se trouve dans le fait que je suis nominalement un professeur de littérature anglaise, et pourtant, je consacre mes études à un corpus de textes qui ont été longtemps analysés presque exclusivement par les historiens. Je les aborde à partir de mon expertise des questions littéraires, mais aussi à partir des recherches approfondies sur l’histoire politique, culturelle et juridique qui informe le contexte des œuvres. Bien que ce genre d’interdisciplinarité soit en train de devenir la norme de nos jours dans les études sur la protomodernité, je crois que cette approche est indispensable à une compréhension éclairée de la nature de ces textes complexes – tant en termes de la façon dont ils ont été composés et que de la façon dont ils ont été reçus à leur époque.

Q. Comment votre approche contribue-t-elle à votre champ d’étude?

R. Je pense que l’étude de Shakespeare et d’autres pièces historiques de la fin du 16e siècle a profité de ce type d’approche (je suis loin d’être seul dans ce domaine), car une approche « littéraire » – c’est-à-dire le fait d’être réceptif aux nuances rhétoriques du texte, ainsi qu’à la réception des textes par les lecteurs selon une perspective conforme à la façon dont nous traitons tout texte littéraire dans une certaine période – a permis à la communauté des spécialistes de la littérature, et en particulier les spécialistes de Shakespeare abordant ses pièces historiques, de jeter un second regard sur des textes qui avaient été rejetés en raison de leur caractère « défectueux » ou «propagandiste» par des générations d’historiens du 20e siècle. Dans le sillage de certaines études historiques au cours des 20 dernières années, de telles vues tournant le dos aux chroniques sont de plus en plus rares. En bref, les chercheurs littéraires et dramatiques ont commencé à accepter ces textes historiographiques en réponse aux besoins de leur propre discipline et de leurs propres intérêts de recherche.

Q. Quels sont les résultats qui vous ont surpris et emballé? (En d’autres termes, parlez-nous des découvertes, personnes ou endroit les plus intéressants que vous ayez rencontrés dans cette ligne d’enquête.)

R. Sans doute la chose la plus « passionnante » et la plus « surprenante » que j’aie découverte au cours de mes recherches est devenue le sujet de mon deuxième livre, King John (Mis)Remembered. Alors que je faisais des recherches sur les racines du changement dans la perception publique et culturelle du roi Jean durant la période de la Renaissance – d’un roi exemplaire célébré par toute une génération à un tyran honni par une autre – je ne pensais pas découvrir que le changement de réputation du roi pouvait être relié très précisément au travail de trois personnes, et à un ensemble de trois œuvres. Et plus excitant encore, il se trouve que le moment où le roi Jean a commencé à être largement perçu comme « mauvais » n’a rien à voir avec « l’histoire » telle que nous l’entendons, mais plutôt avec la littérature. En effet, la spirale descendante de la réputation du roi Jean dans la culture populaire a commencé avec une pièce d’Anthony Munday dans laquelle le roi Jean rencontre Robin des Bois pour la première fois. Le roi Jean ne récupérera jamais vraiment de ce coup.

Q. Chaque chercheur rencontre des obstacles et des défis au cours du processus d’enquête. Pouvez-vous présenter certains de ces défis et la façon dont vous les avez surmontés?

R. Je ne peux pas dire que j’aie rencontré de nombreux obstacles pendant les périodes d’enquête, hormis l’inquiétude que mes fonds viennent qu’à manquer. De toute évidence, ma recherche repose fortement sur la possibilité d’aller en Angleterre et d’accéder aux documents et aux endroits pertinents. Planifier la visite pour qu’elle soit efficace et avoir accès à tout dans le temps imparti devient aussi important que l’obtention du financement pour le voyage. En ce qui concerne les « obstacles », comme vous le dites, tout jeune chercheur est susceptible de les rencontrer, surtout si sa recherche vise à déstabiliser certaines hypothèses scientifiques largement répandues. Ceci est plus susceptible de se produire au début de la carrière, mais avec de la détermination et la capacité de trouver les « bonnes » maisons d’éditions pour la publication de ses premières œuvres (quand on n’a pas encore de « réputation » auprès des éditeurs) ces obstacles peuvent en effet être surmontés. J’ai eu la chance de travailler avec d’excellents éditeurs et réviseurs ayant offert une critique constructive qui a finalement amélioré la qualité de mes publications.

Q. Comment cette recherche a-t-elle ouvert votre esprit à de nouvelles possibilités ou de nouvelles orientations?

R. Il y a beaucoup trop de choses méritent d’être explorées dans le domaine des écrits historiques anglais sur la nation, et je pense qu’une vie ne suffirait pas à en explorer même une fraction. Mais le processus de recherche sur un sujet engendre généralement d’autres idées dans des champs qui ne sont pas nécessairement les mêmes. Par exemple, en travaillant sur la mémoire du roi Jean aux 16e et 17e siècles, mon attention a été attirée sur l’existence de « groupes thématiques » de travaux sur un sujet connexe – dans ce cas, un roi. Cette question suscite un débat culturel beaucoup plus dynamique que nous l’avions imaginé précédemment sur l’histoire et sur la mémoire dans cette période. Par conséquent, je suis maintenant profondément immergé dans la recherche des interprétations historiques et populaires d’un autre événement célèbre qui a été considéré comme controversé en Angleterre au temps de la Renaissance – et peut-être par certains encore aujourd’hui. Je fais référence à la disparition des deux garçons, les « princes de la Tour » sous le règne de Richard III, et l’apparition ultérieure d’un prétendant au trône durant le règne d’Henry VII qui prétendait être l’un des garçons en question. Dès le début du 17e siècle, les auteurs anglais ne semblent pas être tous convaincus que l’homme qu’ils appelaient Perkin Warbeck était un imposteur, tel que l’affirmait le roi Henri VII. J’aimerais explorer les raisons pour le regain d’intérêt pour cet événement à ce moment précis, et déterminer le contexte qui l’aurait informé.

Q. Votre recherche comporte-t-elle des aspects interdisciplinaires? Si oui, quels sont-ils?

R. Oui, ma recherche est par définition interdisciplinaire, comme je l’ai mentionné plus tôt. Je travaille avec des récits historiques, l’historiographie qui les présente, les lecteurs contemporains qui les consomment, les artistes qui les adaptent dans des formes littéraires populaires, leur propre public dans les théâtres, l’histoire et la logistique du théâtre anglais de la Renaissance, et enfin, les contextes politique et juridique qui informent tout ce qui précède.

Q. Avez-vous déjà envisagé d’autres domaines de recherche?

Vous voulez dire en dehors des études sur la Renaissance? Oui. Jusqu’à il y a quelques années, j’ai été également très actif dans des études sur la Restauration et le 18e siècle. J’ai publié plusieurs articles dans ce domaine, mais j’ai été davantage captivé, il me semble, par la recherche sur la Renaissance ces derniers temps.

R. Est-ce que vous enseignez des cours cette année? Si oui, quels sont-ils? Intégrez-vous votre expérience de recherche dans votre pratique d’enseignement?

Oui, et tout mon enseignement se nourrit naturellement de mes recherches, auxquelles je fais librement référence dans mes cours. Cette année, j’enseigne deux cours de premier cycle à Glendon: Reading Shakespeare (EN3620) et English Renaissance Literature (EN3220), ainsi qu’un cours de deuxième cycle intrinsèquement lié à mes projets de recherche actuels et passés: The English History Play (EN6230). L’année prochaine, j’enseignerai d’autres cours, combinant à nouveau mes intérêts de recherche et d’enseignement sur la Renaissance et sur le 18e siècle.

Q. Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui se lancent dans un projet de recherche pour la première fois?

R. Concentrez-vous sur un sujet que se fonde sur une compréhension personnelle et claire des textes primaires avant de vous tourner vers les sources secondaires, c’est-à-dire les textes publiés par les commentateurs scientifiques. Les chercheurs débutants qui ne se sont pas encore fixés sur un sujet peuvent facilement se laisser intimider par les publications scientifiques existantes. Seulement en étant d’abord confiant dans vos propres idées vous sera-t-il possible de participer efficacement au discours savant dans votre domaine et de les mettre à profit dans vos propres écrits.

Q. Parlez-nous un peu de vous.

R. Je suis ce que les psychologues ont appelé un enfant de la « troisième culture », c’est-à-dire une personne pour qui la question de l’identité culturelle se révèle être une énigme insoluble. En tant que fils d’un ancien journaliste, ma vie a été initialement imprégnée par les nombreux déplacements de mes parents à travers le monde, un motif que j’ai maintenu plus tard en étudiant et en travaillant dans différents coins du globe. J’ai donc vécu, étudié et travaillé dans plusieurs régions du monde: l’ex-Yougoslavie, le Kenya, le Liban, Israël, les États-Unis, et enfin le Canada. Bien que tous ces endroits aient été « chez moi » à un moment donné de ma vie, ils ne l’étaient pas n’ont plus, au sens où je n’ai jamais complètement « appartenu » à un endroit. Être considéré comme un « étranger » dans chaque endroit où vous vivez a ses avantages : on arrive à étudier les gens et la culture qui les entourent sans les « œillères » culturelles ou idéologiques qui empêchent parfois les « gens du pays » de voir un problème de plus d’une perspective. Je pense que ce genre d’expérience de vie m’a bien préparé à ce que je fais en tant que professeur dans un environnement multiculturel comme le Canada, et en particulier à l’Université York. Cette expérience m’a particulièrement bien formé pour mon travail de chercheur dans le domaine de la nationalité anglaise émergeant à la fin du Moyen-Âge et au début de la période moderne.

Q. Combien de temps avez-vous été un chercheur?

R. Dans ce domaine : depuis presque 15 ans, si vous comptez à partir du moment où j’ai commencé le travail sur ma thèse.

Q. Quels livres, enregistrements ou films ont influencé votre vie?

R. L’une des influences les plus profondes et formatrices sur ma vie est sans doute venu il y a plusieurs années quand j’ai vu la série PBS de six épisodes où on interviewait Joseph Campbell sur « Le mythe du pouvoir » et, peu de temps après, quand j’ai lu le célèbre livre de Campbell The Hero With a Thousand Faces. Beaucoup d’autres livres et films ont été importants pour moi à différents moments de ma vie, mais si je devais isoler l’influence la plus importante, je pense que ce serait ces œuvres.

Q. Qu’est-ce que vous lisez ou regardez en ce moment?

R. Je suis assez éclectique dans mes goûts cinématographiques et je préfère regarder des films pour me « détendre » plutôt que la télévision conventionnelle. Mais, en termes de séries de télé, je suis un grand fan de Game of Thrones et House of Cards. En attendant que ces séries se poursuivent, je regarde la série danoise Borgen. Mais il n’y a pas que de la politique. J’aime aussi les dessins animés. Côté lecture? Rien pour le plaisir en ce moment, j’ai bien peur. Il n’y a pas de temps pour de la lecture agréable lorsque la lecture est du « travail ». L’été, quand je ne suis pas à lire pour préparer mes cours ou mes recherches, j’ai tendance à me tourner vers des romans d’Umberto Eco ou Stephen King.

Q. Si vous pouviez dîner avec qui que ce soit, mort ou vivant, qui choisiriez-vous et pourquoi?

R. Jonathan Swift, sans aucun doute, si je cherchais à passer une soirée amusante. En tant qu’un des hommes les plus intelligents et les plus drôles qui aient jamais vécu, il représente tout ce que vous voudriez voir dans un compagnon de dîner amusant. Mais pour satisfaire ma propre curiosité intellectuelle, j’aimerais rencontrer le roi Richard III et lui demander ce qui s’est réellement passé quand il était vivant. Ce serait là davantage un « dîner de travail », plutôt qu’un moment de plaisir, bien sûr.

Q. Que faites-vous pour le plaisir?

R. Je suis un fan inconditionnel de football (soccer), et je regarde tous les matchs de mon club, Arsenal, ce qui me soutient à peu près toute l’année universitaire. Mis à part le football, j’aime passer du temps avec ma famille, regarder plusieurs films et sortir avec mes amis. Chaque année, je tente d’aller voir un endroit dans le monde que je n’ai pas vu auparavant, combinant généralement l’architecture historique avec du temps sur la plage.