Apparaissant à intervalles réguliers dans YFile,  « Ouvre ton esprit » est une série d’articles qui offrent un aperçu des différentes façons dont les professeurs, les chercheurs et les étudiants diplômés de l’Université York se font les champions de nouvelles façons de penser dans leurs pratiques de recherche et d’enseignement. Leur approche, fondée sur un désir de viser l’inattendu, trace une voie nouvelle pour les générations à venir.

Aujourd’hui, les feux sont sur Timothy Moore, professeur de psychologie et directeur du Département de psychologie au Collège universitaire Glendon de l’Université York.

Moore enseigne la psychologie et le droit, et il a servi à titre de consultant ou témoin-expert dans des dizaines de procès criminels au Canada et aux États-Unis sur des questions liées à la mémoire, les enquêtes policières et les interrogatoires.

 

Q. Décrivez s’il vous plaît votre domaine de recherche actuel.

R. Ma recherche aborde les questions qui se posent à l’intersection du droit criminel et de la psychologie cognitive. Par exemple, dans quelle mesureles gens comprennent-ils les protections que leur offre la Charte lorsqu’ils sont arrêtés ou détenus par la police? Quelles sont les circonstances qui donnent lieu à de faux aveux et comment les jurés évaluent-ils la preuve fondée sur une confession? Les pratiques d’enquête de la police sont-elles bien informées par les principes des sciences sociales?

Timothy Moore

Q. Qu’est-ce qui vous a inspiré à poursuivre cette voie de recherche? Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour cette ligne d’enquête?

R. Mon implication dans la psychologie judiciaire a résulté indirectement du procès de Judas Priest en 1990. Judas Priest était un groupe de rock heavy metal du Royaume-Uni. En 1985, deux adolescents du Nevada s’étaient suicidés peu de temps après avoir écouté un des albums du groupe. Le groupe et CBS Records ont figuré comme coaccusés dans un procès pour homicide de 7 millions de dollars dans lequel on alléguait que les messages subliminaux dans la musique rock avaient (d’une certaine façon) déclenché les suicides. J’ai été retenu par la défense avec deux autres psychologues pour commenter la plausibilité scientifique des allégations. Le groupe a été acquitté. Les retombées du procès et d’un article que j’ai écrit décrivant certains des enjeux ont donné lieu à un plus grand contact avec le système de justice pénale. Mon intérêt (et ma participation subséquente) s’est accru à partir de ce moment.

Q. Comment décririez-vous l’importance de vos recherches en termes simples?

R. Les procédures d’enquête de la police sont affectées de façon importante par les résultats de la recherche en psychologie cognitive et sociale. Les pratiques fondées sur des preuves sont préférables à celles fondées sur la tradition, la convention ou les hypothèses non fondées. Les condamnations erronées sont parfois une conséquence de techniques d’enquête inadéquates. On s’aperçoit de plus en plus que les sciences sociales ont beaucoup à offrir quant à l’amélioration du processus d’établissement des faits.

Q. Comment abordez-vous ce domaine d’une manière différente, inattendue ou inhabituelle?

R. Il existe des principes fondamentaux de la psychologie qui sont très pertinents pour comprendre les témoignages et les méthodes qui servent à obtenir les témoignages. Les fondements de la cognition sociale, la mémoire et la persuasion qui sous-tendent la prise de décision d’une personne ont été identifiés et élaborés pendant des décennies. Les principes eux-mêmes ne sont pas nouveaux; ce qui est unique, c’est l’accent mis sur les contextes médico-légaux dans lesquels ces principes fonctionnent (p. ex., les faux aveux, les faux souvenirs, les erreurs d’identification de la part de témoins oculaires).

Q. Quels sont les résultats qui vous ont surpris et emballé? (En d’autres termes, parlez-nous des découvertes, personnes ou endroits les plus intéressants que vous ayez rencontrés en poursuivant cette ligne d’enquête.)

R. J’ai témoigné il y a plusieurs années à un procès pour meurtre dans un État du Nord-est où la peine de mort existe toujours. Mon témoignage portait sur les capacités des enfants-témoins et leur vulnérabilité face aux pressions sociales. Le procureur s’est appuyé fortement sur le témoignage d’un garçon de cinq ans qui avait identifié clairement le tueur, mais pas avant qu’il n’ait été interviewé plusieurs fois pendant plusieurs semaines par les détectives principaux. Le jury était en désaccord (11 contre 1 pour une déclaration de culpabilité). On en était à une impasse. Le procès a été annulé. En attendant un deuxième procès, le défendeur a engagé un nouvel avocat qui a déterré des preuves nouvelles (et disculpatoire). Le défendeur a été acquitté lors de son deuxième procès.

Un autre exemple vient de la recherche que mes étudiants et moi avons menée, laquelle explorait la façon dont la police présente le «droit au silence» aux détenus, et la façon dont ces derniers comprennent ce qu’on leur dit. Le libellé des avertissements varie considérablement d’un pays à l’autre. Nos études, et d’autres comme celles-ci, ont montré que même dans des circonstances idéales, une proportion importante de participants très alphabétisés ne comprennent pas complètement le message. Pis encore, à ma grande surprise (et grand effroi), j’ai récemment déterminé que certaines versions de la déclaration du droit au silence dans l’usage actuel s’appuient sur des phrases qui sont un vestige des Actes de  l’Administration of Justice de 1848 en Angleterre. La terminologie est archaïque. Faut-il est surpris que la compréhension soit incomplète lorsque l’avertissement fait usage de jargon ayant été à la mode il y a plus de 150 ans?

Q. Chaque chercheur rencontre des obstacles et des défis au cours du processus d’enquête. Pouvez-vous présenter certains de ces défis et la façon dont vous les avez surmontés?

R. Certaines opérations secrètes de police durent un an ou plus et génèrent des milliers de pages de notes et de documents qui font partie de la preuve qui sera divulguée lorsque des accusations seront portées. Le volume de ces révélations peut être une source de découragement parce que les matériaux ne sont pas particulièrement bien organisés. La première fois que cela s’est produit, j’étais au bord du désespoir et doutais de pouvoir y voir clair. J’allais refuser la tâche, mais il y a eu un ajournement fortuit de six mois qui m’a fourni un peu de répit. Cela m’a donné le temps de comprendre la façon de m’y prendre, et par conséquent, je suis maintenant préparé pour de tels déluges de dossiers quand ils se présentent.

Q. Comment cette recherche a-t-elle ouvert votre esprit à de nouvelles possibilités ou de nouvelles orientations?

R. Le système de justice pénale est truffé d’hypothèses sur le comportement humain et ses causes. Nous ne manquons pas de lignes d’enquête intéressantes et importantes.

Q. Votre recherche comporte-t-elle des aspects interdisciplinaires? Si oui, quels sont-ils?

R. La psychologie judiciaire est par définition interdisciplinaire. L’alliance entre la loi et la psychologie est passionnante du point de vue de la recherche et les avantages pour le système de justice sont immenses.

Q. Avez-vous déjà envisagé l’étude d’autres domaines de recherche?

R. Ma thèse portait sur la psycholinguistique. J’ai poursuivi dans ce domaine pendant un certain temps et je me suis engagé dans un certain nombre d’autres projets. Mon bagage en psycholinguistique s’est révélé très utile en raison de la fréquence avec laquelle les communications se dégradent (au tribunal ou dans la salle d’interrogation).

Q. Est-ce que vous enseignez des cours cette année? Si oui, quels sont-ils? Intégrez-vous votre expérience de recherche dans votre pratique d’enseignement?

R. Je donne un cours de troisième année en Psychologie et droit. Non seulement le contenu du cours est influencé par mes recherches, mais il y a beaucoup de talent juridique à Toronto. Parmi les invités qui viennent à mes classes, on compte des détectives de police, des avocats criminels et des gens qui ont été condamnés à tort.

Q. Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui se lancent dans un projet de recherche pour la première fois?

R. Portez attention à vos propres intérêts et à vos penchants. Ne faites pas ce que quelqu’un d’autre pense important. Faites ce que vous pensez est important.

Parlez-nous un peu de vous:

Q. Depuis combien de temps êtes-vous chercheur?

R. Depuis longtemps. Ma thèse de premier cycle a été publiée en 1968.

Q. Quels livres, enregistrements ou films ont influencé votre vie?

R. Ma mère était bibliothécaire, donc je ne me souviens pas d’un moment où je ne lisais pas. Quand j’étais petit, j’avais l’habitude de lire des romans avec une lampe de poche sous les couvertures de lit quand je devais dormir. J’admire Richard Ford, Ian McEwan, Michael Crummie, Sam Harris … la liste est longue. Quant aux films, La Vie des autres est assez captivant. Le documentaire de Tiffany Burns sur Mr. Big ouvre les yeux à tous ceux qui ne sont pas familiers avec les opérations d’infiltration de la GRC.

Q. Qu’est-ce que vous lisez ou regardez en ce moment?

R. Rectify (Netflix); des romans d’Annaldur Indridason; Blood in the Water de Heather Ann Thompson.

Q. Si vous pouviez dîner avec qui que ce soit, mort ou vivant, qui choisiriez-vous et pourquoi?

R. Ma tante. Elle faisait partie de l’équipe de recherche à Harvard lorsque John Enders développait le vaccin Salk. Elle est morte de cancer quand elle était toute jeune, et j’étais trop jeune pour comprendre l’importance de ce qu’elle faisait.

Q. Que faites-vous pour vous amuser?
R. Je fais des tables basses. En été, je fais du vélo de route.